Cinq litres de rakia et un sourire poli

Arriver en Bulgarie avec un bidon de 5 litres d’alcool local, c’est une déclaration d’intention. Surtout quand on n’aime pas les alcools forts. Entre politesse, survie gustative et diplomatie au pain sec, ce mois bulgare a été un exercice d’endurance… et un souvenir précieux.
Atterrissage brutal et cadeau de bienvenue
Avec mon ex slovène, on prend un vol Bratislava–Varna pour passer un mois en Bulgarie, chez des amis rencontrés en Erasmus.
(Parenthèse gratitude éternelle : merci à son papa qui a fait l’aller-retour depuis la Slovénie pour nous déposer à l’aéroport.)
L’atterrissage à Varna est probablement le pire de ma vie.
Des rebonds. De la pression jusque dans les orteils. L’impression que l’herbe pousse entre les dalles de béton de la piste.
On survit. Déjà une victoire.
Notre ami nous récupère en voiture. Sur la route, il s’arrête brusquement sur le bas-côté, descend, revient avec un bidon jaune de 5 litres.
— “Rakia.”
Pour le mois.
Il a “pris de quoi faire”.
Je souris.
Les liqueurs et moi, ce n’est pas une grande histoire d’amour.
Mais cinq litres, c’est ambitieux. Très ambitieux.

Politesse internationale et goût très discutable
On arrive chez lui. Sa famille nous accueille avec une gentillesse absolue. Le repas se prépare. L’ambiance est chaleureuse.
Et là, le bidon réapparaît.
Les verres sont servis.
Je goûte.
Mon Dieu.
C’est fort.
C’est violent.
C’est… objectivement horrible pour mon palais.
Mais je ne dis rien.
Parce qu’on ne dit pas à des gens adorables que leur alcool traditionnel t’arrache l’âme.
À l’intérieur, mon cerveau se met en mode plan de survie.
Le rituel du pain et de l’eau
À partir de ce jour-là, un réflexe s’installe.
Dès que je vois quelqu’un s’approcher avec le bidon de rakia :
- je prends un bout de pain
- je remplis un verre d’eau
- je bois
- je mâche
- je souris
Toujours.
Pendant tout le séjour.
Une chorégraphie parfaitement rodée.
La diplomatie bulgare version gastro-intestinale.
Le bidon, lui, semble inépuisable.
Comme s’il se remplissait la nuit.
Un mois inoubliable (malgré tout)
Et pourtant…
Ce mois était extraordinaire.
Ivan, Maggi et toute leur famille ont été d’une générosité incroyable. On a visité la région, découvert la Bulgarie, mangé merveilleusement bien.
Un pays magnifique. Vraiment.
Comme partout : des gens formidables, quelques cons, et beaucoup de beauté entre les deux.
Le rakia ?
Toujours pas mon truc.
Mais elle est devenue un symbole.
Celui d’un accueil sincère, sans calcul, sans mesure.
Même à 5 litres.
Conclusion non officielle
J’ai survécu au rakia.
Grâce au pain. Et à l’eau. Et à beaucoup de bonne volonté.
Et j’ai appris une chose :
on peut détester le goût d’un alcool,
et aimer profondément ce qu’il représente.
Adeline, celle qui a appris que la politesse peut se boire… mais pas sans pain
🏷️ Été 2006
